Michel

Derrière les dialogues d'Audiard se cache l'homme, Michel. Mais il est parfois bien difficile de séparer l'un de l'autre. "On ne peut pas savoir si c'est ce qu'il pense ou s'il est en train de faire une bonne réplique. Il n'y a que lui qui le sait, et encore... Car, en l'écrivant, il est même persuadé qu'il le pense" dira Henri Verneuil.

Le côté populaire que l'on devine dans ses dialogues, il l'entretient à la ville, comme à l'écran. Petit, mince, les yeux malicieux en vrille et la casquette vissé sur un crâne dégarni, Audiard cultive le goût de la coquetterie. La casquette, qu'il disait porter pour éviter de s'enrhumer, forme la base de son uniforme avec la polo Lacoste, le col roulé et la veste en tweed.

Le bistrot est, pour Michel Audiard, un lieu propice aux rendez-vous de travail. Le zinc, les brèves de comptoirs et le boeuf en daube sont autant de bonnes raisons de se plonger dans cette atmosphère si propice à refaire le monde. Avec Gabin et Belmondo l'attention est plus souvent fixée sur le braquet d'Anquetil ou les crampons de Fontaine que sur le scénario du prochain film. Audiard commençait rarement une journée de travail sans faire un tour d'horizon sportif et littéraire, détour qui menait parfois fort loin au milieu de la matinée.

Ce mélange des genres est l'un des traits de la personnalité d'Audiard, où la légèreté de ses dialogues cachait toute la profondeur de l'écrivain. Une pudeur, un esprit de dérison qui l'empêchait de se prendre au sérieux, tout du moins en apparence. Il était de ceux qui croient qu'il y a autant de vérité dans une brève de comptoir que dans la critique de la raison pure de Kant. Ou tout du moins leur accordait-il la même oreille. Il pouvait ainsi passer d'un registre à l'autre avec l'aisance de quelqu'un qui n'a pas besoin de porter un costume pour être élégant.

Cette aisance, il la devait parfois à ce don inné pour cultiver la mauvaise foi. Une qualité qu'il partageait avec son ami Gabin. Un domaine dans lequel ils excellaient, élevant le mensonge et l'hypocrisie au rang d'art. Churchill lui aussi prodigue en bons mots disait: "C'est une belle chose d'être honnête, mais il est également important d'avoir raison...". André Pousse se souvient d'un retour à Paris avec Audiard et Gabin durant le tournage du Pacha en 1968. Arrivant à Paris, le chauffeur demande à Audiard le chemin pour aller au Bistrot 121, rue de la Convention. Audiard lui donne une version, mais aussitôt Gabin lui en indique une deuxième, plus simple. Le chauffeur oublie la seconde et prend le pont de Tolbiac, comme Audiard lui avait indiqué. A ce moment là, un camion rate sa manoeuvre et bloque la voiture des trois compères durant quelques instants. Jean se retourne alors vers Michel et lui balance: "Tu vois avec tes conneries, et si le pont s'était écroulé, on aurait eu bonne mine".

Ce charmeurmalin, qui maniait le langage comme un bouclier, savait se montrer généreux, même si ce n'était pas un démonstratif dispenseur de pitié. Son cynisme faisait peur car on le savait impitoyable, prêt à tout pour un bon mot, une réplique. Mais il savais aussi soigner ses amis. Comme ce jour où il écrivit à Frédéric Dard, lors de l'enlèvement de sa fille: "Je suis malade comme un chien. Et il m'a fallu ça pour savoir que je t'aimais".